La première leçon
Planté dans le cadre de la porte de son atelier de peinture, j'attendais que mon amie ait terminé sa toile. Sans doute agacé par ma présence passive, il vint vers moi avec une feuille de papier journal, un pinceau et un petit pot de gouache noire et me dit :
« Au lieu de rester planté là, fais quelque chose : exprime-toi. »Surpris, je répondis :
« Du noir sur du papier journal déjà noirci ! Avez-vous de la couleur au moins ? »
« De la couleur ? Commence donc par distinguer l'ombre de la lumière ! Quand tu en connaîtras les nuances, alors tu pourras peindre en couleurs. »répliqua vivement le frère Jérôme. Le frère Jérôme venait de me donner ma première leçon de peinture : « tenter l'impossible lumière ».
De toute l'histoire de l'art au Kébèk, le frère Jérôme est l'un des plus profonds et des plus prolifiques créateurs. Tel que je l'ai connu, au début des années 1960, le frère Jérôme était un homme généreux et authentique, un saint, mais un saint rebelle à toute forme d'académisme et à tous les tabous. Borduas lui-même, son grand ami et son complice dans le renouvellement de l'enseignement des arts plastiques, considérait l'oeuvre de Jérôme Paradis comme une source vive et l'on sait que les deux s'inspiraient l'un de l'autre. Branché sur la réalité socioculturelle du KébèK, alors en effervescence et en évolution vers la modernité, le frère Jérôme était un pédagogue innovateur et polyvalent. Son oeuvre pictural, qui compte plus de 3 000 tableaux, intégrait la plupart des styles de son époque, les personnalisant et leur donnant une nouvelle dimension.
Pour le Frère Jérôme :
« L'art est avant tout l'expression spontanée de l'âme humaine avant d'être la réalisation d'une conception. »
Le pédagogue enseignait ce que l'artiste peintre pratiquait : le contact intime avec l'instinct, avec l'intuition avec l'émotion vécus au moment où l'on peignait et le saut dans l'inconnu, l'acceptation du risque, l'accueil d'une liberté inconditionnelle. L'artiste traduisait l'esprit des temps dans la tache et le mouvement. Dans son oeuvre non seulement se reflète le visage d'une société en quête d'identité, mais également et surtout, son oeuvre était déjà une préfiguration, une vision de l'avenir de la peinture au Québec. Pendant plus de 40 ans, il n'a cessé de jeter des ponts entre les rives du réel et de l'imaginaire, entre la figuration exacte et l'abstraction absolue.
C'est en allant boire aussi à la lumière du regard des enfants de 5 à 65 ans, entre les années 1958 et 1990, que le frère Jérôme trouvait sa véritable source d'inspiration. Diane Dufresne peut en témoigner :
« J'avais pas l'impression d'aller étudier ; j'avais l'impression d'aller jouer comme lorsque j'étais enfant ».L'influence du frère Jérôme, autant sur le plan formel que sur le plan des idées, aura marqué trois générations. En aidant ses élèves (près de 10 000) à décoder la trajectoire de leurs inconnus, il leur a permis d'allumer de nouvelles visions dans le monde de l'art. Son oeuvre est empreinte d'autant de tendresse que de rage. D'autant de sagesse que de liberté. J'ai baigné dans sa lumière et dans sa ténèbre, dans son exaltation et dans sa souffrance. Pour ma part, sans sa confiance, sans son encouragement, je n'aurais jamais osé faire l'un des premiers happenings de l'époque au Collège Notre-Dame en 1965. Je me rends compte aujourd?hui combien le rayonnement dynamique du Frère Jérôme Paradis fut la piste d'envol de toute ma carrière d'artiste.
Le frère Jérôme, souvent secret, discret, parfois un peu marabout et parfois explosif, fut l'un des premiers Québécois à faire éclater les formes, à défoncer l'inconnu, à prendre charge de la dimension psychologique d'un peuple convulsif, à piocher son destin comme un bolide dans le cosmos, à ne se soumettre qu'à la loi du risque, qu'à la loi de la liberté.
Pour ceux et celles qui veulent en savoir plus sur la vie, l'oeuvre et la vision du frère Jérôme, je conseille d'aller visiter le site www.frerejerome.com si merveilleusement construit par Charles Bourget et Thérèse Bélanger grâce aux informations fournies par les frères Sainte-Croix.
Aujourd'hui, sur ces murs, les toiles du frère Jérôme regardent dans un silence lumineux celles de son élève Diane Dufresne. Je suis persuadé que le maître est très fier de partager avec celle à qui il a ouvert les yeux, cette impossible lumière, quête éternelle de tout artiste, et qui faisait dire au frère Jérôme :
«Tu verras le tableau venir à ta rencontre ».Car devant nos yeux, s'ouvrent les portes d'un paradis qui chante et nous enchante.
Raôul Duguay, porte-parole du frère Jérôme au Festiv'Art 2006 à Frelighsburg.
- Dans la même veine : Hommage au frère Jérôme








1 Commentaire(s) :
La première, pour moi: Entre la lettre et l'esprit. Parce que tout y faisait du sens, m'a éclairé. Mis en mot, enfin, ce qui semblait n'avoir aucun sens en moi, mais qui prennait vie tout de même. Merci.
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